Traitements loufoques : danger

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Laurence a dompté sa colère. Le 9 mars 2013, son père, Claude, est mort d’un cancer de la prostate. Il allait avoir 80 ans. « Quand le diagnostic est tombé, cinq ans auparavant, on a été plutôt optimistes, raconte-t-elle. Le cancer était en phase initiale, les médecins ont préconisé de la radiothérapie et de l’hormonothérapie. Mon père a accepté ce protocole dans un premier temps. Puis il a sollicité un deuxième avis. Hélas identique au premier. Il a alors refusé la radiothérapie. Depuis que notre mère, atteinte d’un cancer du sein, avait succombé à un dérèglement cellulaire de la moelle osseuse sans doute provoqué par les rayons, il n’avait plus aucune confiance dans ce type de traitement. Sa nouvelle compagne était en plus très branchée médecines douces. Influencé par elle, il n’a suivi que l’hormonothérapie, accompagnée d’un ‘‘programme santé’’ concocté par ses soins. » Ancien cadre chez Essilor, Claude était, d’après sa fille, quelqu’un de très cartésien jusqu’à ses 65 ans. « Ensuite, il est devenu un peu plus baba cool. » Pour compléter son traitement classique, Claude a donc décidé de prendre des compléments alimentaires et de se nourrir selon son groupe sanguin. Il a ensuite pris, sur les conseils d’un médecin, des produits Beljanski* « pour lesquels il a dépensé des sommes dingues alors qu’ils étaient destinés à contrer les effets secondaires de la chimiothérapie, donc ne servaient à rien. On s’en est rendu compte après… ». Qi gong, urinothérapie, reprogrammation cellulaire, Claude a expérimenté une batterie de thérapeutiques alternatives et, « au début, il a bluffé son monde, poursuit Laurence. Les examens étaient bons mais sans que l’on sache à quoi cela était dû précisément. Et puis, dix-huit mois avant sa mort, les taux de PSA (un antigène prostatique spécifique) sont repartis à la hausse. À ce moment-là, je crois qu’il a voulu faire marche arrière, mais c’était trop tard ».

Kinésiologie, massage tui-na, respirianisme

Sans être banale, l’histoire de Claude n’est pas rare. Depuis quelques années, de nombreux patients atteints de cancer ou d’autres maladies chroniques se tournent vers les médecines parallèles. Souvent en complément du traitement classique. Parfois, et c’est là le danger, en remplacement de la médecine conventionnelle. 

La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) estime que 4 Français sur 10 ont recours aux médecines dites alternatives ou complémentaires, dont 60 % sont malades de cancer. Mais toutes les « médecines alternatives » ne sont pas à mettre dans le même panier. Certaines, comme l’homéopathie, l’ostéopathie ou la phytothérapie ont légitimement gagné leurs galons de respectabilité, y compris à l’hôpital. Le problème, c’est que d’autres, plus douteuses, ont proliféré dans leur sillage. « Il n’est pas tout à fait juste de parler d’un essor des médecines non conventionnelles, explique le cancérologue strasbourgeois Simon Schraub. Elles existaient déjà au xixe siècle, dans le traitement de la tuberculose, par exemple. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui Internet offre une caisse de résonance immense à ces thérapeutiques et qu’elles se sont extrêmement diversifiées. » Décodage biologique, jeûne, kinésiologie, massage tui-na, cure de vitamine C, crème Budwig, méthode Simoncini au bicarbonate de soude, instinctothérapie, respirianisme, la liste est longue des méthodes plus ou moins farfelues, accessibles en quelques clics et avec, si possible, un portefeuille bien garni. Dans son rapport « Santé et dérives sectaires », publié en avril 2012, la Miviludes en avait recensé dans les 400. « Le principe de ces cures, explique Serge Blisko, président de la Miviludes et lui-même médecin, c’est de faire croire à une guérison ou un ‘‘mieux aller’’ en employant des termes pseudo-scientifiques et en donnant des arguments simplistes pour expliquer la cause de la maladie. Quand, en plus, ces pratiques remettent en cause le discours médical conventionnel, ça devient extrêmement dangereux. » Parmi les 200 000 praticiens inscrits à l’ordre des médecins, la Miviludes en a recensé environ 3 000 qui sont soupçonnés de proximité avec des mouvances sectaires. « Ils sont difficiles à repérer car les patients mis en difficulté éprouvent un tel sentiment de honte et de déni qu’ils ne portent généralement pas plainte », observe Patrick Romestaing, vice-président de l’ordre des médecins. Dans tous les cas, ces pratiques n’ont fait l’objet d’aucune validation scientifique. « Et pour cause, précise Sarah Dauchy, psychiatre et chef de service des soins de support à l’institut Gustave-Roussy, à Villejuif. Il y a, dans ces pratiques, une impossibilité technique à évaluer l’effet placebo – qui peut parfois jouer efficacement sur le psychisme – et l’effet réel. La méthode du double aveugle, généralement utilisée lorsque l’on teste un médicament, ne fonctionne pas quand on veut tester l’efficacité de la méditation ou du yoga. Ces pratiques sont donc insuffisamment évaluables pour qu’on les prescrive à la place d’une thérapie conventionnelle. »

Mieux supporter les traitements classiques

Malgré l’odeur de soufre et l’absence d’efficacité avérée, pourquoi se tourne-t-on vers ces thérapeutiques si spéciales ? « Tout simplement parce que ça me fait du bien », répond Daphné. À 43 ans, cette jeune mère de famille vient de passer dix ans à combattre un cancer du sein et deux récidives. Des « docteurs dingos », comme elle les appelle avec une certaine tendresse, elle en a vu des tonnes. « La médecine classique est à la fois très sophistiquée et très préhistorique, décrit-elle. Il y a un décalage entre notre destin qui est en train de basculer et les statistiques sur lesquelles les médecins s’appuient pour nous soigner. On nous laisse seuls avec nos questions existentielles. Pourquoi ça me tombe dessus ? Pourquoi maintenant ? On se demande quelle influence a le psychisme sur le fait de tomber malade, et donc de guérir. Et les réponses apportées par la médecine classique sont très limitées. »  Pallier les insuffisances de la médecine conventionnelle, voilà le moteur principal du recours aux pratiques alternatives. « Mon souhait, au départ, c’était de supporter les traitements le mieux possible pour pouvoir m’occuper de mes deux enfants », confirme Daphné. « Les malades cherchent en priorité à atténuer les effets secondaires, précise en effet Anne-Cécile Bégot, sociologue de la santé à l’université de Paris Est-Créteil et auteure d’une enquête sur les médecines parallèles et le cancer en 2010. C’est aussi une façon de gérer ses angoisses et les incertitudes liées aux traitements et aux possibles rechutes. Et surtout, ça permet d’être ‘‘acteur’’ de sa maladie. À celui qui souffre d’un cancer, on demande d’être ‘‘patient’’, à l’heure, de ne pas se plaindre, de suivre docilement son traitement. Se tourner vers ces thérapeutiques, 

c’est une façon de prendre en charge une partie de sa guérison. » Pour Daphné, aller voir sa coupeuse de feu après une séance de chimio était un sas nécessaire avant de rentrer chez elle : « C’est une façon de devenir sujet, de s’emparer de sa vie, de son corps. C’est quelque chose dont je ne parlais jamais avec mon cancérologue. Je n’avais pas envie de m’entendre dire sur un ton ironique et paternaliste  : ‘‘Faites-le, si ça peut vous faire du bien !’’ J’ai toujours clivé les deux mondes. Manière de dire aux médecins : ‘‘Je suis avec vous, mais une partie de moi ne l’est pas.’’ » 

Trouver l’espoir quelque part…

Car enfin, ces excursions dans des territoires aux frontières de l’irrationnel et du « non prouvé » constituent aussi « un moyen de trouver un sens à sa maladie, d’expliquer ce que la médecine est incapable d’expliquer », estime Simon Schraub. « Chez mes docteurs dingos, on me parlait de la maladie avec d’autres mots, sur un autre registre, un lexique poétique, littéraire, qui m’aidait à me confronter à ce que je vivais », explique Daphné. Mais conçoit-elle que ces pratiques puissent être dangereuses pour les malades les plus vulnérables ? « Le principal danger, c’est nous et notre propre crédulité. Comme partout, il y a des abus de pouvoir, des escroqueries. J’ai donné tout mon argent, mon temps et mon énergie disponibles à aller voir des réflexologues, des magnétiseurs, des coupeuses de feu… Je voulais qu’ils m’aident à aller mieux, mais en aucun cas je ne ferai de prosélytisme. Je sais que c’est entre moi et moi que ça se joue. C’est à chacun de nous de faire son chemin, de trouver l’espoir quelque part. »

Un peu plus d’un an après la mort de son père, Laurence parle de cette expérience avec sérénité : « En réfléchissant bien, je n’incrimine pas plus la médecine parallèle que la médecine classique. Pour moi, il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Si les patients se tournent vers d’autres pratiques, c’est qu’il y a un manque quelque part. L’accompagnement, face à des traitements qui rendent malade, n’est pas assez humanisé. Il faudrait des ponts entre les disciplines. » Et indéniablement plus d’écoute pour ces patients sans boussole mais prêts à tout pour peser sur le cours de leur destin.

* Mirko Beljanski, un biologiste français condamné en 1994 pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, est mort en 1998… d’un cancer.

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