Movember : l’internationale de la moustache

Movember

 

Ils ont commencé à 30, il y a douze ans, en Australie. Ils étaient près de 720 000 l’an dernier dans le monde entier. « Ils » ? Des hommes, chaque année plus nombreux à s’adonner au même rituel : se laisser pousser la moustache pendant un mois pour sensibiliser leurs frères terriens, en vrac, aux cancers de la prostate et des testicules, aux problèmes de santé mentale et à l’inactivité physique. Depuis 2003, le mouvement Movember (de la contraction de « mo », moustache en argot australien et de « november ») a essaimé dans 21 pays, mobilisé plus de 5 millions de personnes et permis de récolter 485 millions d’euros. Sous des dehors de collectif potache invitant les hommes à se transformer en Tom Selleck chaque automne, la désormais fondation Movember est dotée d’un staff à temps plein (dans le monde ?) de 130 personnes et d’une énorme puissance de frappe en communication virale. En 2014, elle a été classée 72e au TOP 500 des ONG les plus influentes, édité chaque année par le bimestriel international Global Journal.

La genèse Movember

Selon la légende, ingrédient anglo-saxon indispensable à toute success-story, ce serait autour d’une bière dans un bar australien, que l’idée du mouvement aurait germé dans la tête de deux potes ados (il y a 12 ans, Travis avait 17 ans, c’est ça ?), Travis Garone et Luke Slattery. « A l’époque, les coupes mulets et les chemises à fleurs années 80 revenaient en force, raconte Mark Leruste, manager France de Movember. Travis et Luke se sont demandés pourquoi la moustache ne ferait pas elle aussi son come-back. » L’alcool aidant, les deux garçons décident de mettre trente de leurs amis au défi de se laisser pousser la brosse pendant un mois. Contre toute attente, cette poilante initiative soulève enthousiasme et questions sur le mode : c’est marrant mais ça sert à quoi ? C’est pour quoi faire ? Décision est donc prise de reconduire l’opération l’année suivante, sous réserve de lui trouver une cause à défendre. Après avoir vu un documentaire sur le cancer de la prostate qui leur apprend qu’il est le le plus fréquent chez les hommes, les deux amis ont leur croisade. Ils se lancent dans une campagne planétaire de sensibilisation au dépistage, symbolisée par les bacchantes. Movember est né. Sous l’impulsion d’Adam Garone, frère de Travis et aujourd’hui CEO de la fondation, il se structure très vite. Bilan de l’opération 2004 : 450 participants et  54 000 $ australiens récoltés puis reversés à la FCPA, la fondation australienne contre le cancer de la prostate.

L'internationale de la moustache

Depuis, des centaines de « Mo Bros » (Mo Brothers, littéralement « frères de moustache ») rejoignent chaque année la cause. Leur défi : faire de leurs bacchantes un instrument de levée de fond. Pour cela, il suffit de s’inscrire sur le site Movember.com et de se créer un Mo Space, plateforme de collecte en ligne. Pour les femmes – baptisées Mo Sistas (pour Mo sisters, « sœurs de moustache » – ou encore les phobiques de la moustache, le défi Move permet également de récolter des dons en s’engageant à faire une activité physique par jour – marcher pour aller au boulot, jouer au ping-pong, pulvériser son record en aviron, se mettre au skate, marcher 20 km en forêt… – et en relayant ses challenges sportifs sur son Mo Space. L’ambition générale : « changer le visage de la santé masculine ». « Cela reste un fort tabou, explique Mark Leruste. Evoquer une boule au testicule ou un dépistage du cancer de la prostate – donc un toucher rectal – n’a rien d’évident pour beaucoup d’hommes. L’intérêt de la moustache, c’est qu’on ne peut pas la cacher. 

Etre pris au sérieux

Ça permet d’engager la discussion. On estime qu’à chaque Movember, 1,4 million de conversations sont générées dans le monde. » L’opération est sympa, ludique. Mais pour asseoir la légitimité de Movember, encore faut-il convaincre les experts institutionnels de la lutte contre le cancer d’apporter leur soutien. Or, quand Adam Garone démarche les PDG de la Fondation australienne du cancer de la prostate en 2004, puis celle du Canada en 2007, il reçoit, en substance, la même réponse : « C’est une idée vraiment originale mais trop loufoque pour les organisations ultra conservatrices que nous sommes. » Dix ans plus tard, non seulement les deux PDG ont changé d’avis mais Movember a réussi à rallier à sa cause une vingtaine d’organisations partenaires, auxquelles sont reversés la majorité des dons. Depuis 2010, la fondation finance également ses propres programmes de recherche, via le GAP – Plan d’action globale – piloté par un comité d’experts scientifiques du monde entier. « On procède par appels d’offres sur certains axes de recherche, explique Mark Leruste. Des chercheurs de tous les pays nous soumettent leurs propositions et notre comité sélectionne celles qui vont être financées. » C’est par ce biais que le CHRU de Lille a reçu 161 000 € pour financer ses travaux sur la surveillance active du cancer de la prostate. 

Test or not test ?

Quelques voix dissonantes s’élèvent néanmoins dans la communauté médicale. En 2012, Margaret Mc Cartney, médecin généraliste à Glasgow, publiait dans le British Medical Journal – l’une des revues médicales les plus lues au monde – de sérieuses réserves à l’encontre de Movember. Elle reprochait notamment à la fondation de ne pas donner d’information suffisamment claire et documentée sur les limites du dépistage du cancer de la prostate et sur l’absence de consensus sur le sujet dans la communauté médicale. Une réserve apparemment partagée en France par l’INCa Institut national du cancer – qui ne relaie l’initiative Movember sur aucun de ses supports de communication et pointe les risques de surdiagnostic et de surtraitement du cancer de la prostate : « Notre recommandation, ce n’est pas un dépistage systématique mais une réelle information sur les bénéfices et les limites d’un tel dépistage, afin que chaque homme puisse prendre une décision éclairée, résume Frédéric de Bels, responsable du département dépistage à l’INCa. Il s’agit d’un cancer d’évolution lente et on sait qu’une grande part des hommes traités suite à un test PSA n’auraient pas eu de symptômes et seraient décédés d’autre chose. Or, les effets indésirables du traitement ne sont pas négligeables en terme de troubles urinaires, d’impuissance et d’anxiété. Au regard des données de l’Assurance maladie, beaucoup trop d’hommes se font dépister, tous les ans, parfois tous les six mois. Ce n’est pas raisonnable. ». Pour Mark Leruste cependant, il ne s’agit pas de dire aux hommes : « « Allez tous vous faire dépister », mais de les sensibiliser, de les inciter à consulter leur médecin et à en discuter…» » Le défi du manager France de Movember ? Que l’Hexagone fasse partie cette année du TOP 5 des pays ayant mobilisé le plus de Mo Bros et de Mo Sistas. Rendez-vous fin novembre.

 

FRISEMOUSTACHE

1er siècle avant JC
Vercingétorix

Dite « La Gauloise », cette moustache épaisse et broussailleuse dont les pattes retombent de chaque côté est l’emblème d’une virilité conquérante, celle des guerriers barbares à la pilosité sauvage. Peu prisée aujourd’hui, elle peut faire croire que vous allez à une soirée déguisée, en morse ou en Astérix. 

Fin XIXe-début Xxe
Georges Clemenceau

Georges Clemenceau

Garnie mais bien taillée, la moustache est alors un symbole d’autorité et de respectabilité. Les militaires, les gendarmes et les hommes politiques (témoin le président du Conseil) en font un signe distinctif. Les républicains l’associent à une barbe touffue (dite « républicaine »), en rupture avec la barbiche à l’impériale de Napoléon III.

Début XX e
Albert Einstein 

Albert Einstein

Le père de la théorie de la relativité est associé à sa moustache et à ses cheveux hirsutes. « Il arbore la pilosité broussailleuse du savant, en marge des contraintes disciplinaires de la société, décrypte l’ethnologue Christian Bromberger. Il n’attache pas à son poil autant d’intérêt que le commun des mortels. »

Années 20
Charlie Chaplin 

Charlie Chaplin

La moustache « brosse à dent » a eu une courte vie. Popularisée par les comiques américains des années 20 – Charlot mais aussi Olivier Hardy – elle est plus risible que virile. Difficile de comprendre pourquoi Hitler a décidé de l’adopter, alors même que les Allemands la considèrent déjà comme ringarde à l'époque. Peu se risquent à l'afficher aujourd’hui, mis à part Robert Mugabe, le dictateur du Zimbabwe, qui la porte dans une improbable version verticale.

Années 30
Clark Gable

Clarke Gable

Immortalisé parle célèbre acteur, le style « trait de crayon » est le signe d’une virilité plus apprêtée. Cette moustache, qui épouse le dessus de la lèvre supérieure, est l’attribut du séducteur des années 30, incarné par Jean Dujardin dans The Artist. Les cheveux sont lustrés, les moustaches finement taillées, marquant l’avènement du poil domestiqué.

Années 60-70
Salvador Dali

Salvador_dali

Agrémentée de pâquerettes, taillée en dollars ou en antennes, la moustache en crocs fait partie intégrante de l’œuvre de Dali. Signe ostentatoire de son excentricité, elle fait d’ailleurs l’objet d’un de ses livres (Dali’s Mustache, avec le photographe Philippe Halsman), et l’artiste aurait même arnaqué Yoko Ono en lui vendant 10 000 dollars un faux poil de ses mythiques bacchantes.

Années 80
Tom Selleck

Tom Selleck

Avec ses chemises hawaïennes et sa moustache épaisse, le héros de Magnum, série culte des années 80, fait figure d’exception dans une décennie plutôt glabre. Rolex, Ferrari rouge, poils saillants : il incarne l’archétype du mâle alpha.

Années 70-20…

Omar_Bongo

De Pinochet à Staline en passant par Saddam Hussein ou Omar Bongo, nombre de dictateurs portent une moustache. « Elle reste un signe d’autorité et de toute-puissance, explique Christian Bromberger. Particulièrement au Moyen-Orient, où elle est une représentation traditionnelle de la virilité. Un leader qui n’en porterait pas ferait rire les gens. »

Années 2010
Jude Law

Jude Law

Avec Jude Law, Brad Pitt ou encore George Clooney, on voit la moustache refaire peu à peu surface sur les visages masculins. Souvent associée à une barbe chez les hipsters, elle semble vouloir rompre avec la mode du métrosexuel androgyne et imberbe. Signe des temps, Disneyland a réautorisé le port de la moustache dans le code vestimentaire de ses employés en 2000, puis celui de la barbe en 2012.

Laetitia Moller

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *