La moustache est le signe ultime de la virilité

Christian Bromberger

 

Blu Magazine. Movember a fait de la moustache l’emblème d’une cause. Comment expliquer qu’autant d’hommes y adhèrent ?

Christian Bromberger. Quand les Femen montrent leurs seins, c’est parce qu’il s’agit d’un signe visible de féminité. La moustache, elle, reste le signe ultime de la virilité. Certains régimes autoritaires, comme celui d’Atatürk en Turquie, de Pierre le Grand en Russie ou de Reza Chah en Iran, ont voulu supprimer la barbe, mais ils n’ont jamais touché à la moustache. Cela aurait été une dévirilisation complète.

Au cours de l’histoire, les hommes se sont successivement laissé pousser ou rasé la moustache… Cela traduit-il un certain rapport à la virilité ?

Il y a en effet valorisation ou déva-lorisation du poil selon les époques et les sociétés. Au xviiie siècle, par exemple, il n’y a ni barbe ni moustache. On valorise davantage le poil de la tête. Les hommes portent de belles perruques poudrées, parfois même des rubans de couleur dans les cheveux. Cela traduit un rapport entre les sexes plus ténu, contrairement à ce qui se passe au XIXe siècle et au début du XXe, où cette différence est réhabilitée avec une forte affirmation de la virilité par le poil facial triomphant.

Comment expliquer alors sa disparition progressive tout au long du XXe siècle ?

Les soldats de la Première Guerre mon-diale, ces célèbres poilus qui portaient tous la barbe et la moustache, ont d’abord dû se raser pour des impératifs techniques car les poils gênaient l’étanchéité des masques à gaz. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale qu’on assiste à la disparition de la moustache, associée à une vieille virilité rurale. C’est l’avènement de l’hygiénisme. Les corps doivent désormais se montrer purs, lisses et désinfectés. Le côté clean devient un impératif absolu, au même titre que la minceur. Le poil est complètement banni à partir des années 90, où on ne voit presque plus de barbus. Pendant près de trente ans, on valorise le glabre et la peau lisse.

Mais les anticonformistes, eux, semblent continuer de l’apprécier : Fidel Castro, les hippies, José Bové

Au lieu d’avoir le poil discipliné et disciplinaire, ils choisissent le poil rebelle. Les barbudos de Castro faisaient d’ailleurs serment de ne pas se couper barbe et moustache avant d’avoir conquis le pouvoir. Dans les années 70, les hippies contestent aussi l’ordre établi par une pilosité désordonnée. Les écologistes, à l’instar de José Bové ou de Noël Mamère, affectionnent également le poil, comme un signe de conformité à la nature qu’ils refusent de modifier.

Que penser du retour de la moustache dans les années 2010 ?

C’est surtout un phénomène de mode, qui consiste à prendre le contre-pied de ce qui s’est fait pendant la décennie précédente. Mais je ne pense pas ce soit une tendance lourde, la mode va quand même vers le lisse. Cela arrive aussi à une période où s’essouffle un peu ce qu’on a appelé la « théorie du genre », ce mouvement tendant à gommer les différences entre masculin et féminin. C’est en un sens une façon de réaffirmer cette distinction.

Propos recueillis par L.M

(*) Dernier ouvrage paru : Le Sens du poil, une anthropologie de la pilosité, Créaphis, 12 €.

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