Je suis un miraculé du cancer

cancer Eric Abidal
Photo : ©Philippe Quaisse

Il a tout de suite accepté de nous recevoir. « C’est normal », a-t-il lâché en guise d’explication. Du coup, puisqu’il s’était engagé, Éric Abidal a joué le jeu. Sans éluder mais sans s’épancher non plus. Sincère, mais pudique. Sa force, c’est son mental de compétiteur top niveau. Tant que l’arbitre n’a pas sifflé la fin du match, il est à fond…

Blu magazine. En mars 2011, alors que vous vous rendez à une visite médicale de routine, on vous annonce un cancer du foie. Concrètement, comment ça s’est passé ?

Eric Abidal. Concrètement, j’allais faire un check-up normal, j’étais en pleine forme, je courais deux jours avant sur les terrains. On m’a fait passer divers examens et au moment de l’échographie du foie, au lieu de rester un quart d’heure, je suis resté quarante minutes.

Et on ne vous a rien dit pendant l’examen ?

Disons qu’au bout de vingt minutes j’ai demandé à la spécialiste si elle voyait quelque chose de bizarre. Elle m’a répondu : « Non, enfin, il y a juste une image qui ne me plaît pas trop. Je vais demander un deuxième avis. » Son collègue a confirmé que l’image était suspecte et qu’il fallait une IRM.

Vous étiez dans quel état d'esprità ce moment-là ?

J’étais serein. Comme je n’avais aucune douleur, ça ne m’a pas alerté plus que ça. J’ai commencé à avoir la puce à l’oreille après le check-up, quand les médecins m’ont dit qu’ils allaient sûrement m’appeler pour me demander de revenir. À 18 heures, en effet, j’ai reçu un appel et je suis retourné à l’hôpital avec mon épouse. Malgré tout, je ne pensais pas qu’ils m’annonceraient ça. Comme le check-up était général, je me disais que j’avais peut-être un souffle au coeur, je ne sais pas…

Votre femme était donc à vos côtés.

Oui, en sanglots. J’ai essayé de la rassurer au maximum.

C’est vous qui l’avez rassurée ?! Vous ne vous êtes pas vous-même effondré ? !

Non. Mon premier réflexe a été de demander des explications. J’avais besoin de connaître toutes les chances, tous les risques, pour ne pas avoir de surprises ensuite. On m’a expliqué que la tumeur était opérable mais qu’elle était placée à proximité d’une veine, qu’une récidive était donc possible et que là, il faudrait passer par la greffe.

Vous ne vous êtes pas dit : « Je vais mourir » ?

Non, pas du tout ! Quand il y a une solution – et là, il y en avait une, avec l’opération –, il faut croiser les doigts, prier et garder espoir. C’est ce que j’ai fait.

Malheureusement, un an plus tard, vous faites une rechute. L’annonce a dû être plus douloureuse…

En fait, comme je vous l’ai dit, on m’avait déjà tout expliqué. Bien sûr, entre savoir les choses et les vivre, c’est différent. Mais, psychologiquement, j’étais prêt. D’ailleurs, depuis la première opération, j’étais inscrit sur une liste d’attente de greffon.

Finalement, votre cousin a été votre donneur.

Oui. Les médecins s’étaient aperçus que la tumeur de la récidive grossissait plus vite que la première, que je n’aurais pas forcément le temps d’attendre un organe et qu’il fallait me mettre en quête d’un donneur vivant. Ma femme a pris les choses en mains. Moi, au début, je ne voulais pas en entendre parler. Je ne voulais pas créer de douleurs, de complications à qui que ce soit. Mais il a bien fallu que j’accepte. Je n’avais pas vraiment d’autre option…

Pour votre cousin, ce geste a-t-il été aussi compliqué que ce que vous redoutiez ?

Ma femme m’a rapporté qu’il avait tout de suite accepté. Il lui a même dit que ce geste donnait un sens à sa vie. Aujourd’hui, il va très bien. Quant à moi, je ne pourrai jamais assez le remercier.

Vous m’avez dit avoir beaucoup parlé à votre femme pendant cette épreuve. Pourtant, les hommes malades ne se confient pas toujours à leur épouse…

Oui, je suis plutôt de cette sorte d’homme, normalement. Je garde beaucoup de choses pour moi pour ne pas inquiéter, effrayer, choquer. Mais, avec la maladie, je ne pouvais rien cacher : il y avait des choses que, physiquement, je ne pouvais vraiment pas faire. Échanger avec ma femme, qui de toute façon me connaît par coeur, m’a permis d’évacuer. Elle a été le n° 10 de l’équipe, pour parler foot ! Sans elle, sans mes filles, ça aurait été beaucoup plus difficile.

Aujourd’hui, vous allez bien. Avez-vous le sentiment que la maladie vous a changé ?

Changé, non. Mais je me suis intéressé à la médecine, au cancer, et j’ai créé une fondation pour venir en aide aux enfants et adolescents malades ainsi qu’à leurs familles. Je suis un miraculé et j’ai conscience d’incarner l’espoir, d’être un exemple. Même si ces jeunes ne se plaignent jamais – je le constate chaque fois que je vais les voir dans les hôpitaux, je sais ce qu’ils endurent. Donc, si j’arrive à leur donner un peu de force, je suis fier.

Avez-vous un message à transmettre à nos lecteurs malades ?

Je pense plutôt que ce sont les malades qui nous font passer des messages… Mais bon, je dirais qu’une bataille perdue ne signifie pas la fin de la guerre, que 0,1 % de chance, c’est pas 0, et qu’il faut y aller. Moi, je l’ai pris comme ça, en tout cas.

Béatrice Lorant

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