Cancer en séries

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Quand les abonnés de Canal+ ont découvert la saison 1 de The Big C(1), en décembre 2011, ils ont fait la connaissance d’une « desperate housewife » qui avait de vraies raisons de l’être. Cathy Jamison (épatante Laura Linney) est en sursis. Atteinte d’un cancer de la peau (un mélanome de grade 4), elle sait qu’elle va mourir. Il lui reste un an. The Big C est le portrait en mouvement de cette prof d’histoire de la banlieue de Minneapolis, épouse d’un homme-enfant, mère d’un ado bousculé par ses hormones et sœur protectrice d’un excentrique devenu SDF par esprit de contradiction qui doit brutalement faire le deuil de sa vie et va en même temps tout tenter pour trouver ce qui la rend vraiment heureuse. « Au fond, le cancer est un prétexte, souligne la scénariste et productrice exécutive Jenny Bicks. Le vrai sujet est d’ordre existentiel : comment profiter pleinement du temps qui nous est donné sur cette terre ? » Aux États-Unis, la vie de Cathy, avec ses coups d’éclat et ses coups de blues, ses choix et leurs conséquences, a été suivie avec passion durant quatre saisons (de 2011 à 2013) par un noyau dur de fidèles. Certains lui étaient tellement attachés qu’ils voulaient à tout prix qu’elle s’en sorte. Darlene Hunt, la créatrice de la série, se souvient ainsi des innombrables mails lui conseillant de lire des articles scientifiques sur de nouveaux traitements, voire des protocoles ultra-expérimentaux. « Pour pas mal de gens, la mort est un tabou encore plus fort à dépasser que celui du cancer… » analyse-t-elle. Une série avait ouvert la voie en 2008. Et quelle série ! Multirécompensée aux Emmy Awards (les oscars de la télé aux USA), Breaking Bad(2) a été un succès dans les vingt-cinq pays où ses cinq saisons ont été diffusées. On y suit le quotidien hors norme d’un prof (décidément !) de chimie, condamné par un cancer du poumon, qui va devenir un parrain local du trafic de drogue. Ironie féroce, réalisation impeccable, elle a fait de son héros Walter White (incarné par Bryan Cranston) un personnage culte.

Frilosité

En France, inutile de chercher un équivalent à Cathy ou à Walter. Il n’y en a pas, il n’y en a jamais eu. Et ce n’est pas près d’arriver, si l’on en croit Martin Winckler : « Un Big C français sur une de nos grandes chaînes ? Im-pos-sible, surtout en prime time ! Trop peur de faire fuir la ménagère de moins de 50 ans ! » pouffe ce touche-à-tout, à la fois médecin-romancier et expert ès séries(3). « Il faut se mettre à la place des gens, contre-attaque Thierry Sorel, actuel patron de la fiction de France 2. J’imagine mal qu’ils se frottent les mains, d’une saison à l’autre, en se disant “Tiens, je vais me faire deux nouveaux épisodes de ma série sur le cancer !” Notre mission est quand même d’être fédérateurs et un minimum divertissants. » Frilosité, quand tu nous tiens ! Pourtant, il y a bel et bien eu un public hexagonal pour Breaking Bad et The Big C. « Oui, mais avec des audiences relatives, car diffusées sur Canal+ et Arte, et en deuxième partie de soirée, réplique Thierry Sorel. Et puis, les héros et les histoires viennent des États-Unis. C’est loin, différent. Il y a moins d’identification possible. Le risque de rejet est donc moins important. » 

Rions puisque c’est grave

L’argument fait bondir Martin Winckler. « Pour les gens du PAF, c’est simple, le public français n’est pas adulte. Ils n’ont toujours pas compris que les téléspectateurs aimaient ces séries parce qu’elles les intéressent, les concernent et les touchent. Les Français demandent de la bonne fiction, pas d’être ménagés comme des enfants ! » « Il n’y a ni mépris, ni tabou », temporise Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction de Canal+. Ce qui pêcherait plutôt, selon lui, ce serait la qualité de l’écriture : « Les Américains arrivent toujours à mettre de la vie, de l’humour dans un script, même si le sujet est dur. En France, on n’y parvient pas forcément. Peut-être qu’on est inhibés sur certains sujets. » Qu’en pensent les scénaristes ? « On s’autocensure parfois parce qu’on se heurte à des processus de décision quasi staliniens, et à des mentalités ultraconformistes. Ça n’encourage pas à se lâcher ! » confie cet auteur qui a travaillé pour TF1 et M6. Même si les responsables de la fiction française, toutes chaînes confondues, clament en chœur n’être fermés à rien, force est de constater que le gène du « rions puisque c’est grave » demeure chez eux plutôt récessif. S’aventurer sur des terrains réputés difficiles comme le cancer est envisageable, mais ponctuellement. Et de préférence en évitant d’être drôle, surtout si c’est en prime time ! Exemple avec Clara s’en va mourir. Ce mélodrame, diffusé le 5 octobre 2012 sur Arte, nous entraînait au plus près d’une actrice de 43 ans, malade d’un cancer incurable (jouée par Jeanne Balibar), qui faisait le choix de l’euthanasie. « Décliner cette histoire en série, imaginer des rebondissements qui joueraient avec la mort programmée de l’héroïne aurait quand même été de très mauvais goût ! » croit fermement Arnaud Jalbert, conseiller fiction de la chaîne franco-allemande, chargé des programmes de coproduction. Jusqu’à maintenant, seule France 2 a osé la carte de la comédie romantique sur le cancer. C’était en octobre 2014, avec Virginie Hocq en tête d’affiche. Elle était cette femme épatante qui tente de reconstruire sa vie après un cancer du sein(4). La chaîne publique nous avait aussi annoncé en 2013 une série « drôle » sur les péripéties d’un médecin atteint d’une tumeur, qui bascule du côté des patients. Apparemment, le projet est resté au fond d’un carton…

 

(1) The big C désigne familièrement le cancer en anglais.
(2)
Breaking Bad est diffusé chez nous sur Orange et Arte.
(3) L’auteur du
Chœur des femmes (Folio) publie cet automne  Le Chaman écorché (Boréal), qui dissèque le phénomène Dr House.
(4) Dans
Vogue la vie, de Claire de La Rochefoucauld.

Sandrine Mouchet

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